Quelques considérations sur les impacts psychologiques de la crise du Brexit

Le 23 juin, une majorité de l’électorat britannique s’est prononcée en faveur d’un retrait du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Au delà des conséquences politiques et économiques immédiates et à long terme, les individus eux-mêmes sont touchés profondément par cet événement sans précédent. Ce court article, à l’usage des pscyhothérapeutes et des personnes intéressées par le sujet, recense quelques données psychologiques avec lesquelles ils doivent dorénavant composer, et se concentre sur les défis qui s’adressent aux citoyens de L’union Européenne vivant en Angleterre.

“En nous” et “autour de nous” : l’effet du contexte sur la personne

Un patient anglais, qui me voit depuis plusieurs années, et qui pense depuis quelques semaines à conclure sa thérapie, me dit : “de toute manière, impossible de prendre pour l’instant une décision dans un sens ou dans l’autre. Avec tout ce bruit dans le pays à propos de partir ou rester, c’est difficile de s’entendre penser”.

Si, dans leur démarche, les thérapeutes se penchent avant tout sur le passé de la personne, tel qu’il se manifeste en eux, il est donc plus que jamais nécessaire d’écouter attentivement ce qui se passe autour de la personne (celle du thérapeute et celle du patient) dans le présent. Cela permettra de prendre en compte l’effet considérable que les mouvements de la société et son discours peuvent avoir sur le psychisme de la personne.

«Je me suis réveillé un matin,

et mon pays avait disparu»

Il est possible de dégager d’ores et déjà, de distinguer deux grandes catégories d’effets, que j’appellerai “appel d’air”, et “écho”. L’appel d’air est lié à la disparition d’une chose prise pour acquise, dont l’absence soudaine crée un vide dans lequel un vécu révolu peut s’engouffrer. L’effet d’écho est lié à l’apparition d’une nouvelle donnée, qui est susceptible de faire écho à des expériences passées.

La disparition d’un environnement sûr crée un appel d’air avec le passé

Un patient Russe, membre du conseil d’administration d’une entreprise privée, me confiait la détresse qu’il avait ressentie immédiatement après la dissolution de L’URSS – “je me suis réveillé un matin, et mon pays avait disparu”. De nombreux témoignages récents sur la manière dont les citoyens de l’UE vivent le Brexit rejoignent celui-ci. Bien que, aujourd’hui, l’Union Européenne existe toujours, elle connait aussi, dans son état de désintégration latente, cette remise en question tant sur le plan de son territoire que sur celui de sa population. Une désintégration qui menace le territoire Britannique lui-même, et qui, quelle que soit leur nationalité, menace ses habitants dans leur personne même.

Cette désintégration s’exprime d’abord dans la sphère du rapport de l’individu au groupe. Un de mes patients m’expliquait avec passion : “j’ai passé ma scolarité dans une classe internationale, j’ai fait un programme d’échange Européen, je travaille ici depuis des années, et je ne m’étais jamais posé de question. On met aujourd’hui en doute, non seulement les conditions de mon séjour ici, mais aussi les fondations de mon éducation. Que va devenir ma génération de jeunes européens ?”

«J’ai à nouveau 10 ans, on m’a volé

mon futur et je ne sais plus quoi faire»

Ce jeune homme a l’impression d’être à la dérive, et son groupe d’appartenance ne lui offre plus de garantie pour le futur. Une situation que beaucoup auront vécue dans le contexte de la cellule familiale à la veille d’une séparation, qu’elle soit amicale ou non. L’appel d’air, ici, se fait avec les mémoires inconscientes liées à cette séparation, et a pour conséquence de remettre au jour un éprouvé qu’on ne sait pas toujours identifier.

Voici une autre illustration de ce phénomène : une jeune femme polonaise, dont les parents ont fui la Pologne communiste des années 80 avant la chute du mur de Berlin, m’explique : “ils ne m’avaient rien dit, pour ne pas que je vende la mèche. J’avais 10 ans et j’aurais sûrement parlé de leurs plans de quitter le pays si j’avais été au courant. Je croyais que nous partions de Pologne pour des vacances dans le bloc de l’Est, et me suis retrouvée à Stuttgart avec des parents qui m’expliquaient calmement que nous ne retournerions plus dans mon pays, et que tout irait mieux ici – ce qui n’a pas été le cas. J’ai émigré en Angleterre à 20 ans, et me revoilà dans la même situation. J’ai à nouveau 10 ans, on m’a volé mon futur et je ne sais plus quoi faire”.

La vulnérabilité actuelle fait écho à une vulnérabilité passée

Les citoyens de l’UE sont maintenant des “migrants”, amalgamés, en nom, avec les réfugiés risquant leur vie en Méditerranée. En faisant son apparition dans le discours social, cette nouvelle donnée amène une refonte, parfois spectaculaire, des relations interpersonnelles. On se regarde parfois de travers, et les amitiés, voire les liens familiaux, en souffrent.

«Le climat social actuel favorise donc, en écho avec les vulnérabilité passées, un fonctionnement infantile chez tous ceux qui sont témoins de la crise, et plus encore chez les populations en situation de plus grande vulnérabilité, réelle ou imaginée»

En outre, à l’horizon hypothétique de l’application du fameux article 50, ce groupe nouvellement désigné et singularisé sera également soumis à un contrôle particulier, réservé jusque là aux populations d’autres pays. Entre temps, il devient, comme l’expriment certains journalistes, l’otage de négociations de sortie du Royaume-Uni. Cette nouvelle soumission à un contrôle, cette nouvelle vulnérabilité face à une entité jusqu’ici accueillante et nourrissante, et qui maintenant se comporte comme un parent volatile, feront écho avec des expériences vécues dans l’enfance.

Elles remettront donc au goût du jour une partie des névroses qui y sont liées, en même temps qu’elle redonneront du poids au psychisme archaïque qui règle la vie du tout jeune enfant. En effet, comme celui-ci n’a pas encore acquis suffisamment de resource interne pour gérer l’ambivalence de ses sentiments par rapport à son parent, il doit scinder, dans son esprit, le parent en plusieurs parties nettement distinctes et sans relation apparente entre elles, les bonnes et les mauvaises. Il “dé-intégre” son parent pour ne pas éprouver de confusion, ni sentir qu’il se désintègre lui-même.

«Les citoyens de l’UE touchés par le Brexit

subissent un “double-whammy”.»

Chez l’adulte, tout jugement à l’emporte-pièce (par exemple, “les Brexiters sont tous racistes”, “les Remainers sont tous progressistes”, “les Européens seront déportés”), participera de ce résidu de fonctionnement infantile, où il prendra sa pertinence et son énergie.

Le climat social actuel favorise donc, en écho avec les vulnérabilité passées, un fonctionnement infantile chez tous ceux qui sont témoins de la crise, et plus encore chez les populations en situation de plus grande vulnérabilité, réelle ou imaginée.

En résumé, et pour reprendre une expression anglaise, les citoyens de l’UE touchés par le Brexit subissent un “double-whammy”. La disparition de certitudes met en lien inconfortable des vécus présents et passés, et la mise en exergue d’une vulnérabilité, par sa cristallisation dans le discours social, peut faire régresser l’individu en termes de son fonctionnement psychique.

Plus grave encore est le fait que la notion même d’individu est mise à mal par la polarisation discours et du corps sociaux en un “eux et nous” rigide.

Le “Eux et nous” fait disparaître la personne et menace la relation à l’Autre

Jusqu’à il y a deux semaines, les démarcations entre jeunes et vieux, locaux et “migrants”, riches et pauvres, étaient perçues en principe comme une chose à négocier à l’infini dans le cadre d’un réseau de relation de curiosité mutuelle à l’autre. Ces démarcations acquièrent maintenant un caractère collectif, concret et figé. On semble collectivement baisser les bras et se résoudre officiellement à ce que la différence soit insurmontable. La dynamique de rapprochement incarnée par l’UE se transforme en une dérive aliénante. La frontière du “eux et nous” s’est déplacée : en tant que citoyens de l’UE, nous passons d’un “nous” à un “eux” inconfortable.

Dans ce contexte, il est difficile de s’affranchir du mode de pensée binaire décrit plus haut, et il est aussi devenu plus difficile de voir la personne en tant que telle, plutôt qu’en tant que représentante d’un groupe particulier, dont elle hériterait les caractéristiques par défaut.

Comment vivre la nouvelle donne ?

Nous pouvons aborder cette question sous deux angles. En rapport à l’effet d’écho, qui remet au goût du jour un fonctionnement psychique infantile, il s’agit de se demander comment fonctionner comme adulte en dépit de notre vulnérabilité et de notre dépendance. Pour ce qui est de l’effet d’appel d’air, ou d’anciens souvenirs sont réactivés avec les emotions qui y sont associées, il s’agit de voir comment vivre un deuil.

«L’honnêteté intellectuelle et émotionnelle sont donc deux atouts à cultiver ou à apprendre, pour tous ceux qui ont du mal à penser et sentir au delà des discours qui nous sont offerts par le corps politique et la presse, et relayés par certaines sections du public, britannique ou de l’Union Européenne.»

Rester adulte

Comme décrit plus haut, les jugements à l’emporte-pièce sont une manifestation d’un fonctionnement, où la nuance n’a pas encore la place, et où il convient de classer les choses de manière simple, sans qu’elles ne soient en relation mutuelle. Les bons doivent être totalement bons, et les méchants totalement méchants. Chaque tentative de cloisonner les choses en soi, que ce soit en parlant d'”eux et nous”, ou en niant la complexité des individus de part et d’autre de ces démarcations maintenant cristallisées, doit alors être comprise comme un archaïsme à dépasser. La façon la plus sûre de neutraliser cet archaïsme est de rester curieux par rapport à l’autre, quel qu’il soit, et d’accepter la complexité de ses positions.

L’honnêteté intellectuelle et émotionnelle sont donc deux atouts à cultiver ou à apprendre, pour tous ceux qui se retrouvent à ne plus pouvoir penser ni sentir au delà des discours qui nous sont offerts par le corps politique et la presse, et relayés par certaines sections du public, britannique ou de l’Union Européenne.

«Avec la disparition annoncée du lieu concret, où on se rencontre, c’est une relation dynamique et nuancée à l’autre qui menace de disparaitre, au profit d’une relation concrète par l’intermédiaire du collectif.»

Cette vulnérabilité doit aussi être abordée concrètement, pour la mitiger et la mettre en perspective. Il est possible pour de nombreux résidents de se “régulariser”, de se soutenir mutuellement (des groupes de soutien dédiés apparaissent et grandissent sur Facebook), de faire pression sur leurs élus au niveau municipal, ou encore de prendre des dispositions pour un départ, qui se feraient dans leurs termes.

Faire un deuil

L’effort de rapprochement entre les peuples d’Europe, symbolisé par une des clauses controversées régissant l’Union Européenne depuis 1957, est maintenant en suspens, et peut-être en train de se transformer en un éloignement progressif. Un éloignement vécu comme une aliénation de l’individu par rapport au pays qui l’accueille, mais aussi par rapport à l’Autre. Avec la disparition annoncée du lieu concret, où on se rencontre, c’est une relation dynamique et nuancée à l’autre qui menace de disparaitre, au profit d’une relation concrète par l’intermédiaire du collectif.

La psychiatre Elisabeth Kugler-Ross identifie en 1969 qu’une personne, face à l’annonce d’une maladie terminale, va éprouver une succession d’émotions qu’elle appelle les cinq phases du deuil : Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Il sera utile d’examiner notre situation sous l’angle de ce modèle.

Dans le déni, la personne, choquée de la nouvelle, va nier la nouvelle réalité et son caractère irréversible. Elle se dit alors : “Il y aura un second référendum, les anglais se sont trompés, rien ne va changer”. Et les citoyens du Royaume Uni, affectés eux aussi et, pour une grande partie, dans ce même déni, feront écho à cette croyance, comme Sadiq Khan cherchant à rassurer les citoyens de l’UE résidant à Londres que rien ne change et qu’ils sont toujours les bienvenus comme hier.

Dans la colère, il y aura des manifestations, des invectives, de la hargne contre le gouvernement, un sentiment d’injustice et d’impuissance bien familier. La relation à l’autre souffre alors que les positions se durcissent.

Dans la phase de marchandage, les positions respectives s’assouplissent à nouveau. On se dit alors que si on satisfait à certaines conditions, la relation pourra survivre. On cherche à acquérir un nouveau passeport, en se disant que cela rétablira les choses, et que cela fera revenir notre relation à nos hôtes à son état d’origine.

Suit alors ce que Kübler-Ross définit comme la phase de dépression. C’est un moment pour se débattre, dans la tristesse, avec un inéluctable qui semble nous dépasser complètement. Il ne sert plus à rien de nier que la relation va disparaître, de se mettre en colère contre son bourreau, ni de chercher à marchander avec lui.

C’est l’arrivée à une phase d’acceptation qui indique alors que la personne est en passe d’avoir fait son deuil de la relation. La dépression fait la place au sentiment d’être prêt à un engagement total et actif avec cette disparition annoncée. Il y a alors un nouveau travail de rapprochement à débuter avec les nouvelles données, internes et externes.

A la recherche d’un nouveau rapprochement

Comme Jean-Paul Sartre l’illustre dans Huis Clos, la mauvaise foi est source de l’incommunicabilité de deux consciences. Il ajoutera plus tard qu’elle est source de toute violence. C’est cette mauvaise foi qui peut nous empêcher de reconnaitre notre liberté de choisir nos positions alors qu’elles paraissent dictées par le collectif, qui fait disparaitre l’autre en tant que personne à connaître. C’est cette même mauvaise foi qui anime les premières étapes du deuil. Une relation de bonne foi à l’autre, sans violence, passe donc par un effort conscient pour dépasser nos fonctionnements infantiles passés, et par un deuil actif d’un passé immédiat.

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